Quelle attitude face au JIHAD, contribution personnelle de Laurent VASTEL au nécessaire débat citoyen.

Dire que nous sommes affligés après le massacre de Nice est vrai mais surtout très insuffisant. Nous sommes révoltés et en colère, et le massacre de Saint Etienne du Rouvray vient confirmer l’intensification des actes de barbarie dans notre pays et grossir encore notre ressentiment. Au-delà de la légitime compassion due aux victimes et à leurs familles, l’heure n’est ni à la résignation suicidaire ni aux réactions inadaptées. Il est temps de faire la part des choses et de nous positionner avec clarté sur la marche à suivre, notre pays doit affronter cette épreuve avec dignité et détermination. Qu’est-il en train de se passer en France ? Quelle doit être notre attitude ? Quels moyens devons-nous mobiliser en toute urgence ?

Notre pays vit aujourd’hui une situation de tension et de peur profondes qui présente des analogies troublantes avec la décennie qui a précédé la seconde guerre mondiale. Discrédit du politique, scandales financiers ou personnels complaisamment étalés à la couverture des magazines, faiblesse du politique font notre quotidien. Dans ce contexte, notre société fait semblant de ne pas voir la montée du fascisme qui renait. Partagée entre culpabilité post coloniale (si bien dénoncée par Pascal Bruckner) chère à une génération d’intellectuels de gauche embourgeoisés à laquelle appartiennent aussi la majorité des hommes de médias et désinvestissement collectif en lien avec un désir de déresponsabilisation individuelle, notre pays semble paralysé par ce phénomène pourtant récurrent dans l’histoire.

Cette montée fasciste n’est pas à confondre avec le repli identitaire et nationaliste incarné par le front national, qui tente plutôt actuellement de se démarquer des fondamentaux de l’extrême droite, dans l’espoir de devenir une alternative gouvernementale crédible. Le fascisme qui monte aujourd’hui dans notre pays est un fascisme religieux, ou du moins qui se sert de l’alibi religieux. Les guerres de religion sont complexes mais parler ici de guerre de religion n’est pas crédible lorsque les soldats ont aussi peu de culture religieuse…. L’islamisme radical a un objectif politique, et non exclusivement religieux, qui est un changement radical de l’ordre social établi, la remise en cause du système démocratique, égalitaire, des valeurs qui le fondent, à savoir en premier lieu la fraternité et la liberté, pour nous imposer des préceptes religieux, à nous, la France et au monde libre, et ses buts sont de nature révolutionnaire. Il est par conséquent à n’en pas douter d’inspiration, de nature fasciste.

Il est aussi d’essence, de forme fasciste car les moyens qu’il utilise sont la terreur collective et la violence individuelle, matérialisées et sacralisées par le sacrifice que sont prêts à faire d’eux même les terroristes lors de leurs attentats suicides.

Notre système policier et judiciaire est fortement démuni face à des individus prêts à se sacrifier à une cause. Dans une société où a prospéré depuis 40 ans le culte de l’individualisme et de l’épanouissement personnel, voir cette violence charnelle et suicidaire perpétrée au nom d’un idéal collectif et métaphysique est très déstabilisant pour tous les acteurs. La difficulté d’identification de cet ennemi d’un genre nouveau tranche avec la détermination absolue affichée dans ces séquences meurtrières.

Le fait que les médias, qui incarnent la liberté d’expression de nos pays démocratiques soient de fait partie intégrante du mécanisme de terreur en diffusant en boucle les images ultraviolentes est également une situation nouvelle et édifiante. Ne pas diffuser cette information serait une autre victoire pour les terroristes.

Certains s’étonnent de la rapidité de la radicalisation de certains auteurs de ces crimes, pointent du doigt leur faible culture religieuse préexistante pour des candidats au martyr. Ces terroristes sont en général des petites frappes, en situation d’échec personnel voire d’isolement social, souvent bien peu pratiquant avant leur dérive. La perspective d’entrée dans une fraternité nouvelle, de la participation à une œuvre transcendante, le sentiment puissant de rédemption par le sacrifice et d’entrée dans une communauté élue suffisent à expliquer ces parcours. Ici encore, l’analogie avec les années 30 et la montée du fascisme est frappante. Figurer sur la plus haute marche d’un nouvel ordre moral et social, fut ce au sacrifice de sa propre vie peut faire basculer de nombreux individus fragiles en situation d’échec. Les mécanismes qui incitent certains individus à entrer dans une fraternité nouvelle ont été décrits avec une grande acuité par Raymond Aron lorsqu’il décrit les grèves estudiantines de mai 1968. La fraternité et la solidarité nouvelles fondées sur la transgression des interdits sociaux, la rupture de l’isolement individuel qui caractérisait leur situation ont poussé les étudiants de 68 jusqu’à un affrontement violent et destructeur, pour ne pas perdre ce lien puissant et nouveau, alors même que les initiateurs avaient été rapidement débordés par l’évolution insurrectionnelle du mouvement. C’est une situation également observée dans les dérives sectaires où la faiblesse et la fragilité de l’individu sont instrumentalisées au service d’intérêts individuels ou de la promesse de rédemptions collectives. On mesure dans ces cas également le caractère absolu de l’engagement des individus qui basculent, comme leur capacité à envisager leur propre fin au service de la cause.

On aimerait exporter le problème et imaginer commodément l’Irak et la Syrie comme des lieux où se transforment des individus au départ proches de la normale. Mais s’ils sont parties prenantes de parcours initiatiques, ces pays ne peuvent être suspectés, dans le chaos qui y règne, d’être le théâtre de la formation et de la transformation de milliers d’individus fragiles. Que ces individus partent, ou restent et se radicalisent sur notre sol, c’est bien dans un contexte franco-français que se joue l’essentiel de la bascule vers l’horreur. La plupart des candidats au jihad ont grandi en France et ont fréquenté l’école de la république. Et si ces évolutions sont possibles, cela ne se peut que grâce à la bienveillance d’une petite partie de la communauté musulmane. Toutefois, il faut que les choses soient dites clairement : les musulmans de France ne peuvent rester immobiles et étrangers à ce qui se passe dans notre pays aujourd’hui. Ne pas le dire serait une injure à l’immense majorité de nos concitoyens musulmans qui souffrent de cette situation comme ils souffrent dans leur chair à l’occasion de chaque attentat qui ne choisit pas ses victimes.

Cette guerre, puisque c’est ainsi qu’il faut bien l’appeler, ne peut se gagner que tous ensemble et nécessite de désigner clairement l’ennemi commun.

L’ennemi est un fascisme religieux international, qui souhaite la destruction des pays du monde libre, et qui a ses racines aussi dans nos pays, dans nos salles de prière ou nos mosquées, même s’il est instrumentalisé, via internet souvent, par des entités extérieures. Et la bascule à l’échelon individuel n’est possible que parce que les candidats au Jihad voient dans le regard de ceux qui jusqu’alors les méprisaient, l’admiration ou la peur. C’est ce qui leur procure le sentiment de puissance et de supériorité indispensable à la conception de leur projet destructeur.

Que devons-nous faire ?

Afficher clairement notre volonté politique de détruire l’ennemi quel qu’il soit et où qu’il soit, y compris dans nos propres rangs, et en nous dotant des moyens nécessaires à la réussite de l’entreprise.

Cela nécessite :

–De renforcer considérablement les moyens d’enquête et de contrôle, notamment des lieux sensibles. Les capacités d’enquête ne peuvent être renforcées que dans le cadre de procédures en rapport avec un état de guerre, ce qui nécessite un « patriot act » à la française, permettant l’adaptation temporaire de notre droit. Cela allant de fait avec un renforcement des moyens tant de police que des services déconcentrés de l’état. Il n’est pas acceptable que des lieux identifiés comme sensibles par les RG depuis plus de deux ans ne fassent jamais l’objet d’une enquête approfondie avec les moyens nécessaires.

— De réformer les conditions de la pratique religieuse dans un pays laïc, imposant un label d’état pour tous les officiants qu’ils soient catholiques, protestants ou musulmans, impliquant le respect des principes fondamentaux de la laïcité et des valeurs de la république. Cela implique d’ailleurs que le programme des écoles fasse une place importante à l’enseignement et à l’apologie de ces valeurs.  Que l’ensemble des officiants de chaque religion majeure s’accordent sur les interprétations fondamentales des textes sacrés qui les concernent permettant une uniformisation de la pratique sur notre sol.

— De se doter des outils de défense passive nécessaires pour faire face aux besoins nouveaux issus de la situation actuelle. On a parlé de réserve nationale, pourquoi pas, des structures de ce type ont existé et j’ai pour ma part dans le cadre de la réserve commandé un détachement de défense passive. Cela doit nous conduire aussi à un débat sans tabous sur la restauration du service national, outil de brassage et d’intégration qui manque cruellement actuellement. Le service national est aussi une occasion unique de dépistage et de prévention de dérives, de maladies ou d’ignorance que nous n’avons pas remplacé.

Je ne suis pas sûr que la victoire finale en Syrie nous amènerait une amélioration sensible de la sécurité en Europe de l’Ouest. La situation nécessite d’avoir un débat ouvert sur les moyens à mettre en œuvre et inévitablement à identifier une limite plus précise entre ceux qui appartiennent à la communauté nationale et ceux qui n’en font pas partie, et à statuer sur les obligations qui se rattachent à cette appartenance, comme dans la plupart des pays du monde. Il est indéniable que le gouvernement actuel est en porte à faux avec une majorité parlementaire qui pour une grande part refuse tout durcissement policier ou militaire et toute remise en cause d’avantages acquis pour les étrangers en France. Or ce débat est nécessaire et si ce gouvernement n’est pas en mesure de le mener à bien il lui incombe de prendre ses responsabilités, sauf à prendre la responsabilité partielle de nouveaux carnages, car la sécurité est la condition première de toute démocratie, sans laquelle il n’existe plus d’Etat de droit, ni de droit en vérité.

 

Laurent Vastel