La semaine où nous ne sommes plus rien
Dimanche dernier, nous avons perdu l'élection municipale, nous faisons nos cartons, 5 jours pour déménager... une semaine dans une ambiance lourde et douloureuse, dont on ne parle jamais.
MUNICIPALES 2026JOURNAL DES ÉLUSFONTENAY-AUX-ROSES
Cécile COLLET
3/24/20266 min read


La semaine où nous ne sommes plus rien
Il existe une semaine dont on ne parle jamais. Une semaine suspendue, étrange, presque irréelle.
Celle qui s’ouvre après la proclamation des résultats et qui s’achève avec le conseil municipal d’installation.
Une semaine où tout bascule. Une semaine où, soudain, nous ne sommes plus rien.
Nous sommes encore là ; dans les bureaux, dans les couloirs, dans cette mairie que nous avons fait vivre pendant six, parfois douze ans.
Nous connaissons encore chaque dossier, chaque urgence, chaque visage. Mais nous n’avons plus le droit de parler. Plus la légitimité d’agir.
Nous sommes devenus des silhouettes que l’on évite.
Alors on vide. On vide un bureau, mais en réalité, on vide bien plus que ça.
Des années de travail, des décisions difficiles, des échanges, des tensions, des réussites, des souvenirs.
Et dans ce moment-là, quelque chose frappe.
Les choses bougent, disparaissent, se mélangent.
Les affaires personnelles sont mises en vrac dans des cartons. Sans précaution. Sans attention.
Comme si la fonction n’existait déjà plus. Comme si elle n’avait jamais existé.
Et il faudrait presque s’excuser de venir récupérer ce qui nous appartient.
Les regards changent aussi.
Les couloirs sont silencieux, les agents que l’on croisait chaque jour nous évitent désormais. Non par manque de respect — mais parce que tout le monde comprend que quelque chose s’est rompu.
Un ordre invisible s’est imposé : ne plus s’adresser à ceux qui ne sont plus en responsabilité. Nous nous sentons parias, même si quelques mots, quelques sourires nous réchauffent le cœur.
Je connaissais déjà l’ambiance de cette semaine.
Je l’avais vécue d’un autre point de vue. Celui de directrice de service, du temps de Pascal Buchet.
Je me revois encore, parapheur à la main, préparant la convocation du conseil municipal d’installation de l’équipe qui venait de le battre.
Autour de moi, j’essayais d’expliquer à mes collègues qu’un minimum de respect était dû à ceux qui avaient servi la collectivité pendant des années.
Et face à moi, il y avait cet homme. Défait. Abattu.
Pris dans un système administratif qui avance, quoi qu’il arrive, et qui, ce jour-là, semblait le piétiner sans même s’arrêter.
On me demande souvent pourquoi j’ai pleuré en le voyant tomber.
Je n’ai jamais nié ses condamnations ni ses abus de pouvoir, nombreux, souvent au détriment des agents ou d’autres élus. Les alertes, nombreuses, d’agents et d’élus — comme José Guntzberger — appelant à plus de respect. Les dérives, parfois blessantes, parfois humiliantes.
Ni ces moments où il lui était demandé de cesser de se moquer avec d’autres élus du zozotement de Michel Faye.
Tout cela, je le savais.
Mais cette semaine-là, ce n’est pas cela que je voyais.
Ce que je voyais, c’était un homme qui tombait.
Et dans ses yeux, j’ai lu une souffrance qui, à cet instant précis, n’appelait chez moi qu’un seul sentiment : l’empathie.
Aujourd’hui, c’est à mon tour.
La mairie a basculé. Les électeurs ont fait leur choix.
Je n’ai pas pleuré.
Parce que je sais.
Je sais ce qui nous attend. Je sais que cette période sera dure. Je sais aussi que j’ai beaucoup à apprendre pour revenir plus forte.
Moi, la discrète souriante, la juriste publique, la fonctionnaire territoriale devenue élue. Je vais faire ce que je sais le mieux, prendre la plume durant ces 6 années pour vous raconter l'envers du décor :
Celui que je connais depuis 21 ans : l'administration d'une mairie.
Celui que j'ai découvert durant 6 ans : élue municipale de la majorité.
Celui que je vais découvrir : élue de l'opposition.
Mais pour l’instant, il y a cette semaine. Une semaine où nous sommes encore là, mais déjà partis.
Les habitants continuent de nous interpeller.
« Que va devenir mon dossier ? »
« Ma demande de logement ? »
« J’ai toujours bien mon stage ? »
« Mes heures supplémentaires seront-elles payées ? »
On répond. On rassure : on dit que l’administration continue.
Mais en réalité, on ne sait pas.
En off, tout s’arrête.
Les dossiers sont mis en pause.
Parce qu’il faut savoir qui signera ? Quelles seront les nouvelles consignes ? Quelles priorités seront fixées ?
Certains dossiers seront accélérés. D’autres descendront en bas de la pile.
Et nous, nous ne savons pas.
Les agents nous évitent, les regards s'échappent. On ne sait rien des décisions qui vont être prises. Aurons-nous les mêmes droits que nous avons laissés à notre opposition : un local de permanence, le droit de réunion publique dans les salles municipales, une tribune dans le magazine et sur les réseaux, un ou deux sièges à la commission des permis de construire, à la commission d'attribution des logements sociaux, des crèches ?
Nous ne le savons pas. Nous sommes 8, ils sont 27... nous subirons leurs lois.
Il y a aussi les premiers gestes discrets, mais révélateurs.
La convocation du conseil municipal doit être signée par le Maire sortant.
Lundi, il attend toute la journée, mais rien, même pas une information : le Directeur Général des Services ne lui a même pas adressé un mot. Pas une information.
Mardi, il travaille, il est chirurgien, mais prévient qu’il repassera l’après-midi en Mairie.
La convocation est enfin prête, et pourtant, on tente de la faire signer par la première adjointe.
Petite humiliation gratuite du Maire sortant-sorti.
Finalement, le Conseil Municipal est fixé au samedi, à 11h.
Nous ne disons rien, mais nous voyons tout : Aucune coordination.
Ce même samedi matin, trois mariages sont prévus.
Mais qui mariera ?
L’ancien adjoint ne l’est plus. Les nouveaux ne sont pas encore nommés.
Trois couples. Trois familles.
Et une seule réponse : “On ne sait pas.”
L’administration en panique tente de demander à un ancien adjoint non réélu de célébrer les mariages… mais il a perdu aussi sa qualité d’officier d’Etat Civil, puisqu’il agit par délégation du Maire et que le Maire est déchu à l’ouverture de la séance d’installation.
Je regarde tout cela avec un mélange étrange de sentiments, me sentant tout à la fois extérieure et en même temps comme un pantin désarticulé qu’on bringuebale d’un lieu à l’autre sans ménagement.
Il me tarde que cette semaine finisse, que les choses soient éclaircies. Pouvoir voir ceux qui nous ont si âprement critiqué à trois contre un se débattre aujourd’hui avec les dossiers à 3 listes « Unies ».
La géothermie par exemple : une liste a dit qu'elle arrêterait le projet, une autre qu'elle le modifiera en profondeur, l'autre qu'elle le continuerait sans toucher au terrain de foot en déplaçant le puit... Techniquement nous savons que ces trois solutions ne sont pas viables car nous les avons étudiées avec des professionnels...
Rénovation des Sorrières, le projet est à l'équilibre financier.... Sans construction, pas de rénovation... que vont-ils faire ?
Les Paradis/Blagis vont-ils continuer le projet ou le modifier pour faire plus de logements sociaux et donc réduire l'ampleur de la rénovation ? S'ils réduisent le projet, financeront-ils la nouvelle salle de prière ?
Rue Boucicaut, les projets de rénovation des réseaux et de réfection de la voirie sont prêts... Vont-ils arrêter le projet comme annoncé en filigrane dans leurs programmes respectifs : « il y a trop de chose pour le centre-ville » que vont devenir nos commerces et le mail Boucicaut : la partie avec le carrelage rouge qui est privée et que nous souhaitions racheter pour en faire un lieu vert et agréable invitant le chaland près des commerces ?
Parce qu’au fond, cette semaine dit tout.
Elle dit la brutalité du pouvoir et des hommes, leurs fragilités respectives et la vitesse à laquelle tout disparaît.
Elle rappelle une chose essentielle :
On n’est jamais propriétaire d’un mandat. On ne fait que le servir.
On ne fait que passer.


Cécile COLLET
La Semaine où ne sommes plus rien
© 2024. Laurent Vastel / All rights reserved.

